Chapô: TokenRhythm, une startup chinoise fondée par un transfuge de Huawei, sort deux modèles censés incarner l'« auto-amélioration récursive ». Les chiffres sont réels, la licence ouverte. Mais la conclusion du papier admet une seule passe de boucle. L'auto-amélioration vraie, personne ne l'a automatisée.
Le mot qui fait rêver les labos
« Recursive self-improvement ». Le Graal. L'IA qui corrige ses propres défauts, qui grimpe la pente sans aide, qui rend les humains inutiles à leur propre usine. C'est le concept qui alimente la moitié des scénarios d'apocalypse et l'autre moitié des pitch decks.
Alors quand une startup sort un papier coiffé de ce mot, on se retourne. Surtout quand elle est dirigée par Wang Yunhe, l'homme qui a piloté les modèles Pangu chez Huawei pendant près de neuf ans.
TokenRhythm Technologies publie le 7 septembre 2026 deux modèles : NeoHorse-1-4B et NeoHorse-1-9B. Licence Apache-2.0, poids ouverts, post-entraînés depuis Qwen3.5. Le rapport arXiv revendique des gains nets sur dix benchmarks. Le 4B passe de 58,94 à 64,87 de moyenne. Le 9B de 65,60 à 69,04.
Jusque-là, rien d'extraordinaire. Un post-entraînement de plus dans une mer de post-entraînements. Sauf que le mot est écrit sur la boîte.
Et c'est là que ça se gâte.
Une passe, pas une révolution
Ouvrez la conclusion du papier. Je traduis : « tentative initiale d'auto-amélioration récursive, plutôt que démonstration définitive ». Et plus loin : « une seule passe de la boucle évaluation-sélection-mise à jour », dont la capacité à accumuler des gains sur plusieurs générations « reste à tester ».
Relisez ça lentement. Le titre vend l'auto-amélioration récursive. La conclusion vend un prototype de boucle de données. Ce n'est pas la même marchandise.
Concrètement, la machine fait quoi ? Elle tient un pool de modèles, un routeur qui choisit le modèle le plus adapté à chaque requête, et elle enregistre tout. Chaque tour utilisateur devient une trace : le besoin prédit, le modèle sélectionné, l'interaction complète, le résultat. Ces traces, dédupliquées, décontaminées, validées par des règles, servent de corpus d'entraînement. On ré-entraîne. On réévalue. On déplace la mixture vers les zones faibles. Et on recommence.
C'est intelligent. C'est même la partie la plus honnête de l'affaire : les données viennent de l'usage réel d'un routeur open source, pas d'un jeu synthétique. Mais ce n'est pas de l'auto-amélioration récursive. C'est une boucle de données avec pipeline qualité et décisions humaines entre chaque itération. L'humain choisit quoi entraîner, quoi évaluer, où allouer les budgets. Le robot n'a pas bouclé la boucle tout seul.
Bref. Le mot est trop grand pour la chose.
Des chiffres qui tiennent, et d'autres qui se cachent
Ne soyons pas injustes. Le travail est sérieux sur le plan technique. Les chercheurs publient leur protocole d'évaluation complet : SGLang v0.5.17, température 1.0, trois runs sur les benchmarks les plus durs, un seul sur les autres. C'est rare, dans un secteur où l'on balance des moyennes sans dire comment elles ont été mesurées.
L'ablation aussi mérite le détour. Même budget, même base Qwen3.5-4B : les trajectoires du routeur battent les données publiques de 6,26 points de moyenne. Autrement dit, les traces de vraie exécution valent plus que les données de synthèse. Ce n'est pas une surprise, mais c'est démontré proprement.
Voici l'essentiel, en clair :
Modèle | Moyenne 10 benchmarks | vs base |
NeoHorse-1-4B | 64,87 | +5,93 |
NeoHorse-1-9B | 69,04 | +3,44 |
Qwen3.5-9B (base) | 65,60 | référence |
Muse-Glimmer-30B | 67,86 | - |
Le 4B dépasse même le Qwen3.5-9B de base sur cinq benchmarks sur dix. QwenClawBench, PinchBench, VitaBench, tau2-Bench, HumanEval. Un modèle quatre fois plus petit qui rattrape son grand frère, c'est le genre de résultat qui fait lever un sourcil. En bien.
Reste que tout est auto-rapporté. Pas de réplication indépendante. Et le terrain de jeu est suspect : QwenClawBench, WorkBuddy Bench, IFBench. Trois benchmarks taillés pour l'écosystème Qwen-Alibaba, la famille dont les modèles de base sont justement issus. La décontamination est affirmée, pas prouvée. Un avantage de familiarité, en somme.
Les incohérences de façade n'aident pas. L'abstract parle d'« onze benchmarks ». Le corps et les tableaux en comptent dix. Le README du 4B affiche un delta de +10,50 sur VitaBench que ses propres valeurs contredisent. Des détails, sans doute. Mais quand on vend du « recursive self-improvement », on relit ses tableaux avant de publier.
Comment on fabrique le modèle, en trois étages
Le pipeline mérite d'être raconté, parce que c'est là que le travail réel se cache. Trois étages de fine-tuning supervisé, de taille à peu près égale. On introduit progressivement les exemples à fort score de routage, et on garde une réserve de cas faciles pour la fin. L'objectif : ne pas laisser la fin d'entraînement tourner en rond sur des exemples déjà maîtrisés.
Ensuite vient la distillation on-policy guidée par le routage. L'élève génère ses réponses sur des contextes réels ordonnés par le même curriculum. Le professeur supervise, avec une perte de divergence au niveau de chaque token. Traduction pour les non-initiés : on ne copie pas bêtement les réponses d'un gros modèle, on apprend à imiter sa façon de raisonner sur les données du routeur.
Et la boucle se referme par une « allocation guidée par capacité ». Après évaluation, on dresse un profil des déficiences par attribut, par dimension, par état. On déplace la mixture d'entraînement suivante vers les régions sous-performantes. « Ce que le système apprend à faire façonne ce qu'il apprend ensuite », dit le papier. La phrase est belle. Elle est aussi très exactement le contraire d'une auto-amélioration spontanée : c'est un ingénieur qui tient la carte et choisit où creuser.
Les cas concrets racontent mieux que les moyennes. Tâche de rapport de tickets : le Qwen3.5-9B de base annonce 20 tickets, puis en somme 26 ou 31. Contradiction. NeoHorse-1-9B produit 50 enregistrements, 19 tickets, cohérents avec un recomptage indépendant. Audit anti-fuite temporelle : la base code une tolérance de 2 secondes au lieu des 5 minutes demandées. Le 9B respecte la consigne. Et sur PinchBench, quand la bibliothèque pandas n'est pas disponible, le 4B s'acharne en échecs d'installation ; le 9B change de stratégie, passe à la bibliothèque standard, et réduit requêtes, temps et tokens de 70 à 83 %.
Voilà le vrai gain. Pas l'auto-amélioration récursive. La robustesse d'un agent qui sait changer de plan quand le plan échoue.
Le routage comme moissonneuse
La vraie trouvaille de TokenRhythm, ce n'est pas le modèle. C'est OpenSquilla, son routeur open source, environ 7 000 étoiles sur GitHub. L'idée tient en une phrase : chaque décision de routage, chaque « quel est le modèle le moins cher qui puisse traiter ça », produit un enregistrement structuré. Le besoin, le modèle choisi, la trace, le résultat.
Multipliez ça par des milliers d'utilisateurs. Vous obtenez une moissonneuse à trajectoires. Des données d'exécution réelles, horodatées, structurées, qui valent de l'or pour l'entraînement. Les modèles apprennent, retournent dans le routeur, produisent de nouvelles traces, qui alimentent l'itération suivante.
C'est la boucle affichée sur le site : route, execute, learn, update. Et c'est malin, parce que ça contourne le problème des éditeurs verticalisés. Anthropic, OpenAI, DeepSeek gardent leurs traces pour eux. TokenRhythm, lui, route les modèles de tout le monde, et récolte les traces de tout le monde.
Enfin, tout le monde. Les volumes sont « de l'ordre de 10^5 à 10^6 trajectoires ». Une fourchette large, un ordre de grandeur d'écart. Les stats exactes ne sont pas publiées. Et une question reste ouverte, que personne dans le papier ne prend la peine d'aborder : que deviennent les trajectoires des utilisateurs réels réinjectées dans l'entraînement ? Consentement ? Confidentialité ? Silence radio.
Un fondateur, cent millions, zéro investisseur nommé
Le contexte humain vaut le détour. Wang Yunhe, né dans les années 1990, « 90后少帅 » dans la presse chinoise. Directeur du laboratoire Noah's Ark de Huawei, responsable des modèles Pangu. Il claque la porte fin mars 2026. Deux mois plus tard, sa nouvelle société lève à un milliard de yuans de valorisation, soit environ 100 millions de dollars, selon Sina Finance.
Les investisseurs ? Non nommés. L'équipe ? Issue du Noah's Ark Lab. Le papier compte 36 auteurs et plus, répartis entre TokenRhythm, Infinigence AI, Tsinghua, l'université de Pékin, CUHK et Alibaba Group. La crème de l'écosystème open source chinois, alignée derrière un projet « 自主开源 », open source national.
La couverture presse suit : Leiphone, 36Kr, 量子位, 智源社区. Rien côté francophone, rien côté anglo-saxon majeur. La fenêtre éditoriale est ouverte, et c'est exactement pour ça que ce papier mérite qu'on s'y arrête.
Verdict
NeoHorse-1 n'est pas une arnaque. C'est un post-entraînement propre, bien documenté, avec une idée de fond réellement bonne : les trajectoires d'un routeur multi-modèles comme corpus d'entraînement. Le 4B qui dépasse un 9B de base sur cinq benchmarks, c'est un résultat honnête et mesurable.
Ce qui est moins honnête, c'est l'étiquette. « Recursive self-improvement » est un terme de science-fiction, pas un descriptif de ce qui est publié. Une seule passe, des décisions humaines partout, et l'accumulation des gains sur plusieurs générations qui reste à démontrer. Le titre du papier est du marketing. La conclusion est de la science. Les deux cohabitent mal.
La vraie bataille, elle, se joue ailleurs. Elle ne se joue plus sur les poids, que tout le monde peut télécharger. Elle se joue sur les trajectoires, cette matière première que les géants gardent jalousement et qu'un routeur open source siphonne à leur place. TokenRhythm l'a compris avant beaucoup d'autres. Reste à savoir si sa moissonneuse tiendra la distance face aux volumes d'Anthropic ou de DeepSeek.
Pour l'instant, retenez ceci : quand une startup de deux mois vous vend l'auto-amélioration récursive, lisez la conclusion du papier. Elle dit la vérité, à condition qu'on la lise.
Sources
- arXiv:2609.08183 — NeoHorse-1 (papier, 8 septembre 2026)
- Texte intégral arXiv
- README NeoHorse (GitHub)
- OpenSquilla (GitHub)
- Hugging Face — NeoHorse-1-4B
- Leiphone, 8 septembre 2026
- readhub, 9 septembre 2026
- Sina Finance, 2 juin 2026
- Site TokenRhythm
✦ Idée d'illustration : un poste d'aiguillage ferroviaire géant vu de face, dont les rails convergent tous vers un unique train de marchandises chinois chargé de conteneurs étiquetés « trajectoires ». Au-dessus, un panneau d'affichage mécanique indique « boucle 1 / ∞ ». Style néobrutaliste, aplats de couleurs franches, grain papier, palette jaune signalétique et noir. Aucun texte superflu.







