Il n'y a eu ni incendie, ni séisme, ni embargo. Juste trois fabricants qui ont décidé, ensemble, de vendre leur mémoire à quelqu'un de plus riche que vous. Résultat : une barrette de RAM qui valait 119 euros en octobre en coûte 497 aujourd'hui. Et ce n'est que le début.
Le chiffre qui fait mal : +317 %
Le 17 septembre 2026, un fil Hacker News remet une évidence sur la table. Son titre : « The Painful Truth: The RAM Crisis Is Only Just the Beginning ». La vérité douloureuse, la crise de la RAM ne fait que commencer. Cinquante-trois points, cinquante et un commentaires. Rien de viral. Juste un constat qui enfle.
Le constat, le voici, en prix réels. Une paire de Corsair Vengeance DDR5 32 Go se vendait 119 euros le 17 octobre 2025. Le 22 juillet 2026, la même référence s'affichait à 497 euros, relève Frandroid. Plus 317 % en neuf mois. Un SSD Samsung 980 Pro de 2 To est passé de 190 à 570 euros sur la même période. Plus 200 %.
Pour qui monte un PC, le message est brutal. La RAM, autrefois une ligne secondaire du budget, en devient la plus lourde. Numerama le dit sans détour : les configurations gaming plombent désormais sur la mémoire, pas sur la carte graphique. Le prix d'une barrette atteint celui d'une console.
Et pourtant, le mot « pénurie » est un mensonge confortable.
Ce n'est pas une pénurie. C'est un arbitrage.
Une pénurie, c'est une usine qui brûle, un typhon qui coupe les routes, un embargo qui bloque les puces. Ici, rien de tout ça. Les usines tournent à plein. Elles produisent plus de mémoire que jamais. Le problème, c'est où va cette mémoire.
Trois entreprises fabriquent plus de 95 % de la DRAM mondiale : Samsung, SK Hynix et Micron. Toutes les trois ont fait le même calcul. Et le calcul est d'une simplicité vexante. Une puce de HBM, cette mémoire qu'on empile à côté des GPU des centres de données, consomme 2,5 à 3 fois plus de surface de galette qu'une puce de DDR5 classique. Mais elle se vend 5 à 7 fois plus cher au gigaoctet.
Mettez-vous à la place de Micron. Vous avez une galette de silicium. Soit vous en faites de la DDR5 pour des PC à 500 euros. Soit vous en faites de la HBM pour des clients qui paient sans discuter. Ce n'est pas une question de morale. C'est une question de marge brute.
Pour mesurer l'écart, un chiffre suffit. Un GPU Nvidia H100 embarque 80 Go de HBM3, avec une bande passante de 3,35 To/s. Un serveur entier rempli de seize barrettes DDR5 de 64 Go, lui, offre environ 1 To de mémoire classique à 400 Go/s. Un seul serveur d'IA à huit GPU contient donc plus de HBM que des milliers d'appareils grand public.
La bascule est documentée. La part des galettes consacrée à la HBM est passée de 28 % au quatrième trimestre 2025 à 42 % au deuxième trimestre 2026. Pendant ce temps, la DDR5 reculait de 45 % à 34 %, et la DDR4 de 18 % à 14 %. En 2023, la HBM représentait 8 % des galettes. En 2026, elle en occupe 23 %, selon TrendForce et IDC.
Traduction : les trois quarts de la capacité neuve ne sont plus pour vous.
Des contrats, pas du marché
La suite est plus frappante encore. Dans un cycle classique de la mémoire, quand les prix montent, un fabricant finit toujours par casser les rangs. Il inonde le marché spot, gagne des parts, et les prix redescendent. C'est la loi du boom-bust. Elle est vieille comme la DRAM.
En 2026, personne n'a cassé les rangs. Les trois acteurs vendent 100 % de leur DRAM conventionnelle en allocation. Ils choisissent qui reçoit quoi, combien, et à quel prix. Il n'y a plus de marché spot. Il n'y a plus de marché gris. Il y a un guichet.
Pourquoi ? Parce que les hyperscalers verrouillent la production par des contrats long terme qui courent sur cinq ans ou plus. J.P. Morgan le note noir sur blanc : Meta a relevé ses prévisions d'investissement de 10 milliards de dollars en citant explicitement la hausse des coûts de mémoire. Micron, de son côté, affiche 100 milliards de dollars de carnet de commandes contractuelles, qui s'étire jusqu'en 2028. Ses marges brutes dépassent 60 %, et sa HBM3E est vendue jusqu'au quatrième trimestre 2027.
Quand votre client le plus riche a déjà tout acheté, il ne reste plus grand-chose à vendre au consommateur.
La facture arrive en rayon
Les chiffres macro sont vertigineux. Les prix contractuels de la DRAM ont bondi de 90 à 110 % au premier trimestre 2026, la plus forte hausse trimestrielle jamais enregistrée, puis de 59,5 % au deuxième, selon TrendForce. J.P. Morgan estime la hausse cumulée à plus de 400 % entre début 2024 et fin 2026.
Mais les chiffres macro ne font pas mal. Les prix en rayon, si.
Le MacBook Neo à 699 euros, présenté comme le Mac le moins cher de l'histoire, s'est vendu à 1,1 million d'unités en trois semaines, avec des ruptures de stock en France et une production doublée, rapporte 01net. Une contre-attaque commerciale au moment précis où les concurrents subissent la crise.
À l'autre bout du spectre, Fairphone, le fabricant de téléphones éthiques, avoue que la mémoire peut représenter près de 60 % du coût des pièces d'un téléphone à 400 dollars, selon Tom's Hardware. Jolla, le petit constructeur finlandais, en est réduit à concevoir deux versions de carte mère pour alterner entre puces combinées et puces discrètes selon ce qui est disponible. Il teste aussi chaque lot reçu pour vérifier qu'il ne s'agit pas de puces contrefaites.
Le résultat se lit dans les ventes. Counterpoint prévoit une chute des livraisons mondiales de smartphones de 13,9 % en 2026, à 1,08 milliard d'unités, la plus forte baisse annuelle jamais enregistrée. En Europe, Context anticipe des livraisons de PC portables en recul de 20 % au quatrième trimestre, et de presque 30 % pour les fixes, selon The Register. L'enquête Steam, relayée par Notebookcheck, montre que les acheteurs se rabattent sur 16 Go de DDR5 au lieu de 32.
Et HP l'avait vu venir. Dès novembre 2025, son patron Enrique Lores prévenait que HP avait des réserves pour tenir jusqu'à mai 2026 environ, puis anticipait une « double punition », raconte Clubic : des prix en hausse et de la mémoire en moins embarquée sur certaines configurations.
Autrement dit : les appareils deviennent plus chers, et moins bien dotés. Vous payez plus pour avoir moins.
La question qu'il faut oser poser
À ce stade, il faut dire le mot. Plusieurs analyses, francophones et anglophones, titrent sur le soupçon : vraie crise ou cartel ?
Le passé ne plaide pas pour l'industrie. La mémoire a un historique documenté de procès pour entente sur les prix. Et cette discipline simultanée des trois acteurs, ce passage collectif à l'allocation sans qu'aucun ne craque, c'est exactement le genre de comportement qui éveille les soupçons.
Mais soyons précis. Aucune enquête antitrust n'est documentée dans les sources consultées. Le soupçon est une question ouverte, pas un fait. Ce qui est un fait, c'est que la structure du marché rend la discipline plus facile qu'ailleurs. On n'a pas besoin de se mettre d'accord quand on est trois et que chacun lit les mêmes tableaux.
Un chiffre circule dans le fil Hacker News : le contrat d'OpenAI avec Samsung et SK Hynix réserverait 900 000 galettes par mois, soit 40 % de la production mondiale. Aucune source primaire ne le corrobore. C'est une rumeur de forum. Ne la répétez pas comme un fait.
Quand est-ce que ça s'arrête ?
Réponse courte : pas avant 2028. Et peut-être plus tard.
Les projets de capacité existent, mais ils sont lents. La nouvelle usine de Micron, 9,3 milliards de dollars, n'entrera en production qu'au troisième trimestre 2028. Le site SK Hynix M15X vise mi-2027. Le mégasite Samsung P5, fin 2028. Une usine de semi-conducteurs ne se construit pas en un trimestre.
UBS estime que le marché restera en sous-approvisionnement au moins jusqu'au deuxième trimestre 2028. Le patron de SK Hynix, lui, parle de 2027 comme de la « pire année », et de tension jusqu'en 2030.
La seule inconnue capable d'accélérer les choses s'appelle CXMT, le fabricant chinois de DRAM. Deux usines à Hefei, une à Pékin. Des commentateurs du fil affirment qu'Apple l'a approché sans succès, capacités déjà verrouillées, et que Washington n'aurait de toute façon pas autorisé l'usage de mémoire chinoise, même pour des produits vendus en Chine. La géopolitique n'est jamais loin.
Verdict
Il n'y a pas de crise de la RAM. Il y a un transfert de richesse.
Les trois fabricants de mémoire gagnent plus que jamais : Micron affiche 41,5 milliards de dollars de revenus sur un trimestre, soit quatre fois celui du même trimestre de l'exercice précédent. Les hyperscalers ont la mémoire qu'il faut pour leurs IA. Et le consommateur paie des barrettes multipliées par trois, des SSD multipliés par deux, des téléphones plus chers et des PC moins bien dotés.
Le plus ironique dans tout ça ? Vous n'avez même pas besoin de l'IA qui provoque la crise. Vous en subissez juste les effets. La demande des centres de données absorbe 70 % des puces mémoire produites, contre 45 % en 2023. L'IA des autres a pris votre RAM. Et vous la financez.
Si vous devez acheter un PC ou un téléphone dans les deux ans, achetez maintenant. Les prix ne redescendront pas de sitôt. Et si on vous dit que c'est une pénurie, répondez que non : c'est une réallocation. Les usines tournent. Elles tournent juste pour quelqu'un d'autre.
Sources
- Frandroid — dossier sur la crise de la RAM, relevés de prix français
- TrendForce — prix contractuels DRAM T2 et T3 2026
- J.P. Morgan Global Research — pénurie de mémoire DRAM induite par l'IA
- Tom's Hardware — Fairphone, SK Hynix, contrefaçons
- The Register — prévisions DRAM T3 2026, livraisons PC Context
- Clubic — la « double punition » de HP
- 01net — MacBook Neo, 1,1 million d'unités en trois semaines
- Les Numériques — Apple et Samsung les mieux placés face à la pénurie
- Notebookcheck — enquête Steam, bascule vers 16 Go de DDR5
- Numerama — impact sur les configurations gaming
- Fil Hacker News — « The Painful Truth: The RAM Crisis Is Only Just the Beginning »
✦ Idée d'illustration : une main tendue vers une barrette de RAM posée sur un comptoir de magasin, mais la barrette est reliée par un câble doré à un rack de serveurs IA qui l'aspire hors du cadre. En arrière-plan, une étiquette de prix barrée deux fois : « 119 € » rayé, « 497 € » écrit au feutre rouge par-dessus. Style néobrutaliste, couleurs saturées, éclairage de néon froid, grain de photo de presse. Aucun texte lisible hormis les deux prix.







