Deux scores MMLU portent le même nom et ne se soustraient pas l'un à l'autre. Un vérificateur formel répond « incomparable ». Et sur ARC-AGI-3, GPT-6 Astra fait 62,7 % ou 99,9 % selon qu'on utilise le harnais officiel ou celui du fournisseur. Le chiffre que vous lisez est peut-être exact. Il n'est juste pas comparable à celui d'hier.
Le chiffre de ce matin
Commençons par le cas le plus violent, parce qu'il ne laisse aucune échappatoire.
GPT-6 Astra, le modèle star d'OpenAI, passe l'épreuve ARC-AGI-3. Résultat : 62,7 %. Ou 99,9 %. Le même modèle, la même épreuve. La différence ? Le harnais. Frandroid a décortiqué le mécanisme en septembre : avec le harnais standard de la fondation ARC Prize, le modèle choisit lui-même ce qu'il retient d'un tour à l'autre. Avec le harnais fournisseur, on conserve le raisonnement caché entre les requêtes et on compacte le contexte. Trente-sept points d'écart. Gratuits.
OpenAI, de son côté, a communiqué 98,6 %, obtenus sur sa propre API, hors harnais officiel. Chacun mesure ce qu'il veut bien mesurer.
Et ce n'est pas gratuit, au sens propre. Le même article chiffre le coût : 26 000 dollars de calcul pour un passage d'Astra en harnais standard, 19 000 avec l'autre. Comparer des benchmarks, c'est aussi comparer des budgets.
Deux MMLU, zéro soustraction
Voilà l'affaire du jour, venue d'un fil Hacker News à deux points et d'un article signé d'un ingénieur système, Dmitrii Zatona. Le cas est minuscule. C'est justement ce qui le rend accablant.
Deux mesures MMLU valides. Publiées sous le même nom de benchmark, avec les mêmes identifiants de métrique. L'une donne 0,781 pour un build, l'autre 0,790 pour un autre build de la même famille de modèles. Neuf dixièmes de point d'écart. On devrait pouvoir faire une soustraction.
Sauf que non. Zatona a passé les deux mesures dans un vérificateur formel. Réponse : relation_outcome: incomparable. Pas « 0,9 point d'écart ». « Incomparable ». La machine refuse de soustraire.
Pourquoi ? Parce que le nom « MMLU » ne fixe rien. Il ne fixe que l'étiquette. Derrière, cinq variables restent ouvertes.
Le même nom, cinq variables
MMLU, « Measuring Massive Multitask Language Understanding », est né en 2020 : 57 matières, des questions à quatre choix. Pendant cinq ans, c'est devenu le chiffre le plus cité de la communication IA. Et c'est précisément pour ça que le problème est énorme.
Première variable : le découpage. Le papier d'origine décrit environ 15 908 questions. Le jeu de données que chargent réellement les harnais, cais/mmlu, en contient 14 042 en test, 1 531 en validation, 285 en développement. Trente-sept questions d'écart entre le papier et le dataset. Non documenté nulle part. Et dans le cas de Zatona, une des deux mesures portait sur le jeu de développement de 285 questions. Un choix légitime. Mais un choix.
Deuxième variable : l'implémentation. C'est le mieux documenté. En juin 2023, le blog Hugging Face publie un tableau comparant trois harnais sur le même MMLU en 5-shot. Pour llama-65b : 0,637 avec HELM, 0,488 avec le harnais EleutherAI, 0,636 avec le code d'origine. Pour falcon-40b : 0,571, 0,527, 0,558. Conséquence : le classement s'inverse. Falcon passe au-dessus de llama avec un harnais, en dessous avec les deux autres. Le même benchmark, deux gagnants différents.
Troisième variable : le format du prompt. Anthropic mesurait dès 2023 environ 5 % d'écart sur MMLU pour de simples changements de ponctuation. Des travaux cités vont jusqu'à 76 points.
Quatrième : le juge. Passer d'une correspondance exacte à un juge LLM change la nature de la mesure. Zheng et al. ont mesuré l'auto-cohérence : 65,0 % pour GPT-4, 46,2 % pour GPT-3.5, 23,8 % pour Claude-v1. Le juge fait le score.
Cinquième : ce que le harnais peut atteindre. Le CAISI américain a découvert après coup qu'il évaluait SWE-bench Verified avec accès à Internet, alors que d'autres non. Il l'a appris des transcriptions publiées par ses confrères, pas de la documentation.
Et en toile de fond, la donnée elle-même est pourrie. MMLU-Redux a ré-annoté 5 700 questions et estime que 6,49 % comportent des erreurs. L'étude « Evaluation Cards », elle, passe au crible 101 843 résultats publiés : 96,5 % manquent d'au moins un champ de reproductibilité. La température n'est renseignée que dans 6,1 % des cas. Elle documente même le cas extrême : un modèle noté 20,9 % par Hugging Face et 61,8 % par un second évaluateur, sur MMLU-Pro.
Quand le benchmark se fait rattraper
Le côté code est encore pire, parce qu'il touche à l'argent.
SWE-bench Verified a été contaminé : les modèles frontière recrachaient le correctif depuis l'identifiant de la tâche. Opus 4.5 fait 80,9 % sur Verified et 45,9 % sur SWE-bench Pro, la version blindée. Trente-cinq points d'écart, là encore. Et en février 2026, OpenAI a cessé de publier ses scores SWE-bench Verified. Tout simplement parce que le chiffre était devenu ininterprétable.
La position de la réponse, elle aussi, fait bouger les lignes. Zheng et al., encore : gpt-3.5-turbo passe de 67,2 à 60,9 selon l'ordre des options. llama-30b gagne 15,2 points. La même question, les mêmes réponses, dans un autre ordre. C'est comme noter un candidat différemment selon la place du bon choix dans le QCM.
La réponse : lier le chiffre à son cadre
Face à ça, une piste existe. Elle vient d'un homme seul, et il faut le dire honnêtement.
Zatona propose de traiter le score d'IA comme une mesure physique : au lieu d'attacher la procédure en documentation autour du chiffre, on en fait un objet adressé par contenu, dont l'empreinte SHA-256 est portée par la mesure elle-même. Concrètement, son profil APL/AI-Eval déclare l'observateur, la procédure, l'aspect mesuré, la portée, et une liste d'exclusions. La comparaison n'est autorisée qu'en présence d'un « pont » explicite entre deux cadres. Sans pont, pas d'écart : « incomparable ».
L'idée est séduisante. La métrologie, le VIM, le NIST qui publie en janvier 2026 un brouillon sur les évaluations automatisées : tout ça va dans le même sens.
Sauf que le projet n'a aucune traction. Le dépôt `evidentum-io/apl-core` affiche zéro étoile, zéro fork, une licence NOASSERTION. La crate Rust apl-ai-eval, présentée en version 0.3.1 dans l'article, n'existe pas sur crates.io. Le site officiel parle d'un profil « v1.0 ». Et un dépôt nommé apl-core-is-a-scam a existé, puis disparu : il renvoie une 404, ne laissant qu'une trace dans les moteurs de recherche. Le contenu de l'accusation est illisible. Aucun élément public ne démontre de fraude, mais rien ne démontre non plus qu'il s'agisse d'autre chose que la démonstration produit d'un consultant, qui conclut d'ailleurs son article sur une offre de prestation.
Et la France dans tout ça ?
Il y a une autre voie, et elle est française.
compar:IA, lancé par la DINUM et le ministère de la Culture, a renoncé aux benchmarks figés. Plus de 800 000 prompts collectés, un classement recalculé chaque semaine, avec intervalles de confiance à 95 %. On mesure la préférence humaine à l'aveugle, pas un score auto-déclaré.
Sa limite est assumée : les votants préfèrent les réponses rapides et bien tournées. On mesure la préférence, pas la capacité. Mais au moins, on sépare l'éditeur de l'arbitre. Ce que les benchmarks ne font plus.
Verdict
Faut être clair : le problème n'est pas que les benchmarks mentent. C'est qu'ils sont exacts, et faux en même temps. Le tableau de lancement qui aligne GPT-6 Astra à 99,9 % et Claude Fable 5.1 à tel autre chiffre est peut-être correct ligne par ligne. Il est faux dans son ensemble, parce que les lignes ne mesurent pas la même chose.
Le cas OSWorld 2.0 en est l'illustration parfaite : OpenAI annonce 72,6 %, Anthropic 41,7 %, sur des jeux de tâches différents. Le tableau est exact. La comparaison, non. Anthropic a d'ailleurs mis un avertissement dans son propre communiqué.
Alors que faire ? Lire les notes de bas de page. Demander le harnais, le juge, le split. Et se souvenir que le chiffre le plus cité de l'industrie de l'IA repose sur un protocole que personne ne déclare.
Le chiffre que vous avez lu ce matin est peut-être exact. Il n'est simplement pas comparable à celui d'hier. Et si vous devez prendre une décision d'achat sur cette base, bonne chance.
Sources
- zatona.dev — The Two MMLU Scores: What a Benchmark Name Does Not Fix
- Hacker News — fil « The Two MMLU Scores »
- Frandroid — comment lire les benchmarks de Claude et GPT sans se faire avoir
- Hugging Face blog — open LLM leaderboard MMLU, trois implémentations
- Hendrycks et al. — MMLU (arXiv:2009.03300)
- MMLU-Redux — 5 700 questions ré-annotées (arXiv:2406.04127)
- Zheng et al. — biais des juges automatiques (arXiv:2306.05685)
- Zheng et al. — effets de la position des réponses (arXiv:2309.03882)
- Evaluation Cards — 101 843 résultats de benchmarks (arXiv:2606.09809)
- apl-protocol.org — profil APL/AI-Eval
- GitHub — evidentum-io/apl-core
- crates.io — la crate apl-ai-eval n'existe pas
✦ Idée d'illustration : deux tableaux de score côte à côte, style bulletin de note scolaire, le même modèle affiché avec « 62,7 % » en rouge à gauche et « 99,9 % » en vert à droite. Entre les deux, une flèche barrée d'un grand « ≠ » noir. En fond, une salle d'examen vide avec des pupitres, une copie de QCM dont les cases sont cochées au hasard. Style néobrutaliste, palette froide (gris, noir, rouge alerte, vert toxique), aplats, ombres dures, typographie sans serif. Ambiance faussement scientifique, ironique.







