On nous vendait Sora, Runway et consorts comme les simulateurs ultimes de l'univers. En réalité, ils ne savent même pas si une pomme tombe par terre ou s'évapore. Pendant ce temps, des chercheurs prouvent qu'un simple script Python ridiculise les supercalculateurs d'OpenAI.
La bulle de la génération vidéo vient de prendre un sérieux coup dans l'aile. Depuis 2024, les pontes de la Silicon Valley, biberonnés aux levées de fonds astronomiques, jurent que balancer des milliards d'heures de vidéos YouTube dans un modèle de diffusion suffit pour qu'il comprenne la physique du monde. Le constat est pourtant limpide : c'est une arnaque intellectuelle. Yann LeCun l'avait hurlé dans le désert, et la réalité lui donne aujourd'hui raison. Ces réseaux de neurones gigantesques ne sont que des perroquets visuels glorifiés. Ils recrachent des textures, parfois sublimes, souvent trompeuses. Dès qu'un objet est caché par un autre, ils le font disparaître. Les balles fusionnent avec le sol, les masses changent spontanément en cours de route, et la causalité temporelle est joyeusement massacrée au profit du flou artistique. Vous demandez la simulation d'un verre qui se brise, vous obtenez une bouillie de pixels qui se tord sur elle-même.
Mais un papier dévastateur du MirroS Lab, laboratoire associé à la Tsinghua University et la Nanyang Technological University, vient de sonner la fin de la récréation. Intitulée *Code as Worlds: Agentic Discovery of Executable World Representations for Physical Reasoning*, cette recherche balaie le dogme des pixels. Les chercheurs y affirment une vérité brutale, presque choquante de simplicité : la réalité physique ne se code pas en pixels ni en nuages de points flous, mais en mathématiques pures.
Anatomie d'un monde exécutable : l'adieu aux tenseurs latents
L'approche du MirroS Lab, matérialisée par la famille de modèles Code-as-World-VL, substitue à la matrice de pixels une description formelle et exécutable. Plutôt que de demander à un modèle de deviner à l'aveugle l'allure d'une bille qui roule sur une pente, le système produit un fichier JSON structuré et un script Python robuste. Ce duo n'est pas un banal appel d'API. C'est l'encodage fondamental de la scène.
Cette fameuse représentation EWR (Executable World Representation) s'articule autour d'une trinité intraitable. D'abord, la composition physique ($C_{phys}$), qui décompose la scène en entités discrètes. On y trouve le paramétrage métrique explicite : les positions dans l'espace ($x,y,z \in \mathbb{R}^3$), les orientations via quaternions, l'emprise spatiale exacte en mètres, la masse ($m$) en kilos, et les sacrosaints coefficients de frottement ($\mu$) et de restitution élastique ($e$). Pas de place pour le hasard.
Ensuite, l'évolution dynamique ($D_{dyn}$). Ici, le script Python prend le relais et invoque un solveur physique professionnel, typiquement PyBullet ou MuJoCo. Ce moteur calcule les trajectoires de façon déterministe, intégrant les vecteurs de vitesse initiale, l'accélération gravitationnelle standard ($9.81 m/s^2$), les forces de poussée et les chocs inélastiques. La continuité temporelle est garantie mathématiquement par un pas de calcul fixe. Un objet ne peut plus s'évaporer : les lois de Newton veillent au grain.
Enfin, l'apparence visuelle ($A_{vis}$). Le système paramètre les propriétés optiques des matériaux (albédo, rugosité, réflectance) et le placement de la caméra (distance focale, azimut). Blender ou le module headless de PyBullet se chargent alors du rendu pour générer la séquence vidéo de synthèse.
Ce paradigme pulvérise l'incompréhension chronique des modèles vision-langage. Le réseau n'a plus à halluciner des trajectoires latentes. Il dispose de son propre moteur interne pour simuler, vérifier et garantir la solidité de sa compréhension.
La boucle abductive : la méthode scientifique entièrement automatisée
La véritable prouesse de Code-as-World ne réside pas dans le script Python lui-même, mais dans la manière effrontée dont le modèle le pond. L'architecture refuse la facilité de la prédiction "one-shot". À la place, elle implémente une boucle itérative digne d'un chercheur opiniâtre enfermé dans son laboratoire.
Le modèle observe une vidéo du monde réel et s'engage dans un cycle implacable en six étapes : Propose, Instantiate, Execute, Render, Verify, Refine.
D'abord, l'agent génère une première hypothèse de script (Propose). Ce code est chargé (Instantiate) et lancé (Execute) dans le sandbox de simulation physique. Le simulateur produit les masques de segmentation et la vidéo de synthèse (Render). C'est là que le jugement tombe (Verify). Une batterie de métriques impitoyables quantifie l'écart entre la simulation et la réalité. L'Object IoU vérifie le recouvrement spatial, tandis que des algorithmes comme TRAJAN mesurent la déviation millimétrique du centre de masse, et JEDi s'assure que les chocs sonnent à la bonne frame temporelle.
Si l'écart crève le plafond de tolérance, le module de diagnostic s'active (Refine). Il identifie la cause physique : "La vitesse est sous-estimée à la frame 8, il faut augmenter la friction du plancher ou réduire l'angle de pente de 12%". Le code est corrigé, et la boucle repart. En trois à cinq itérations, le programme converge. C'est de l'abduction pure, théorisée jadis par Charles Sanders Peirce et incarnée aujourd'hui par une boucle de code. Le modèle affine sa compréhension jusqu'à ce que son équation décrive impeccablement l'observation.
L'entraînement bi-phase : forger des modèles intraitables
Pour transférer cette rigueur implacable à des modèles de production sans exiger une simulation complète à chaque requête, les chercheurs ont mis au point un programme d'entraînement curriculaire en deux phases.
La première phase consiste en un ancrage de mesure dans l'espace-image (Image-Space Measurement Grounding). Les modèles ingurgitent des jeux de données d'expressions référentielles (RefCOCO, RefCLEF) et de poursuite vidéo (GOT-10K). Ils apprennent à extraire des mesures brutes en pixels (diagonales, vitesses de déplacement) sans se faire duper par la perspective. Le modèle apprend l'œil de l'arpenteur.
La seconde phase est le coup de grâce : la calibration physique en espace-monde via GRPO (Group Relative Policy Optimization). Les modèles s'entraînent sur des paires Question-Réponse construites à partir des mondes exécutables vérifiés. La fonction de récompense est d'une sévérité absolue. Elle exige une précision métrique absolue sur des quantités invisibles à l'œil nu, comme l'énergie cinétique ou l'accélération spatiale. Le modèle apprend l'esprit du physicien.
L'humiliation des géants sur le benchmark QuantiPhy
L'efficacité redoutable de cette méthode éclate au grand jour dans les scores du benchmark QuantiPhy. Cette évaluation torture les modèles en leur demandant de déduire l'échelle, la vitesse et l'accélération d'objets à partir de simples vidéos monoculaires. C'est ici que les mythes s'effondrent.
Les modèles commerciaux et fermés sombrent dans un ridicule embarrassant. Grok 4.1, pourtant vendu pour ses capacités de raisonnement rapide, plafonne à 36.8% de précision moyenne. Le tout-puissant ChatGPT-5 Pro d'OpenAI touche le fond à 19.5% sur les cinématiques 3D, un score consternant. Ces modèles massifs échouent car ils s'appuient sur de simples corrélations statistiques linguistiques. Ils essaient de deviner la gravité terrestre avec du texte.
En face, le petit poucet Code-as-World-VL de 4 milliards de paramètres explose Qwen3-VL-32B et donne des sueurs froides à la famille Gemini de Google. Quant à la version musclée de 27B avec trace de chaîne de pensée explicite (Reasoning), elle s'adjuge brutalement le record mondial absolu.
Modèle | Taille | 2S (%) | 2D (%) | 3S (%) | 3D (%) | Moyenne (%) |
Code-as-World-VL-27B (Reasoning) | 27B | 48.7 | 62.4 | 60.5 | 62.8 | 58.6 |
Code-as-World-VL-9B | 9B | 55.0 | 52.9 | 55.6 | 58.1 | 55.4 |
Gemini-3.1 Flash (Google) | N/A | 49.4 | 47.5 | 61.4 | 61.1 | 54.8 |
Code-as-World-VL-4B | 4B | 45.4 | 55.4 | 45.8 | 56.0 | 50.6 |
ChatGPT-5.1 (OpenAI) | N/A | 56.9 | 34.6 | 45.6 | 56.4 | 48.4 |
Qwen3-VL-32B-Instruct | 32B | 38.1 | 39.7 | 39.8 | 43.0 | 40.2 |
Grok 4.1 Fast Reasoning (xAI) | N/A | 23.4 | 30.5 | 46.3 | 46.8 | 36.8 |
InternVL-3.5-30B | 30B | 33.1 | 33.0 | 31.4 | 44.7 | 35.5 |
ChatGPT-5 Pro (OpenAI) | N/A | 16.2 | 22.7 | 20.2 | 18.9 | 19.5 |
Le constat est saignant. L'efficacité paramétrique du modèle de MirroS Lab démontre l'absurdité du gigantisme aveugle. Un réseau bien conçu avec l'architecture adéquate humilie des mastodontes coûtant des centaines de millions de dollars à entraîner.
Les cas d'usage : de la robotique à la simulation de crash
L'impact industriel de ce changement de paradigme donne le vertige. En robotique humanoïde, les systèmes Vision-Language-Action (VLA) franchissent enfin le fameux fossé entre simulation et réalité (sim-to-real). Un bras robotique équipé de caméras peut désormais observer un humain manipuler un objet, convertir la vidéo en programme EWR, déduire la masse exacte de l'objet, et ajuster la force de préhension des pinces hydrauliques sans broyer la marchandise.
Dans la conduite autonome, les jumeaux numériques ne sont plus de vagues reproductions 3D inertes. Le système génère des scènes exécutables à partir des dashcams. Les ingénieurs peuvent relancer un quasi-accident en boucle fermée, modifier algorithmiquement l'adhérence de la chaussée mouillée, et torturer le réseau neuronal de la voiture jusqu'à ce qu'il trouve l'esquive parfaite.
Même l'industrie du jeu vidéo et des effets spéciaux tremble. La conversion automatique de simples descriptions textuelles en assets 3D complètement animés, contraints par la physique des corps rigides, devient une formalité. L'intégration directe dans Unreal Engine 5 élimine des semaines d'animations manuelles fastidieuses.
Le mur du réel : les limites actuelles du corps rigide
La victoire de Code-as-World est éclatante, mais elle porte en germe ses propres faiblesses. Les auteurs du papier admettent volontiers que l'approche bute encore sur la complexité indicible des milieux continus.
Le système excelle avec les corps rigides pris en charge par PyBullet. En revanche, modéliser la déformation élastique d'un pneu sous la contrainte, le comportement erratique d'un fluide non-newtonien, ou l'écoulement d'une combustion demande des solveurs colossaux (méthode des éléments finis, dynamique des fluides computationnelle). Ce type de phénomènes refuse catégoriquement de tenir dans un script Python compact.
Par ailleurs, l'agent reste dramatiquement prisonnier du biais d'encadrement de son simulateur. Si le moteur ignore volontairement la friction de l'air ou les micro-turbulences aérodynamiques, le modèle déduira des équations parfaitement fausses pour compenser le manque de précision visuelle. Le code convergera vers une pure fiction mathématique, élégante dans la machine, mais dangereusement erronée dans l'atelier.
La lourdeur computationnelle de la découverte initiale pose aussi question. La boucle d'inférence abductive qui génère les données d'entraînement exige de multiples passes de rendu sous Blender, brûlant de la ressource GPU massive. Le modèle de production Code-as-World-VL, lui, crache sa réponse en quelques millisecondes, mais la constitution du savoir en amont coûte extrêmement cher. Le transformeur n'internalise d'ailleurs pas le moteur physique dans ses poids neuronaux. Confronté à une situation totalement inédite, il restera incapable de "compiler" mentalement la physique, à moins qu'on ne lui laisse un accès direct à un terminal.
Verdict : la mort du perroquet visuel
L'expérience Code as Worlds marque la défaite intellectuelle des générateurs vidéo. On n'apprend pas la mécanique newtonienne en ingurgitant frénétiquement des images floues. Les travaux du MirroS Lab enfoncent le clou : l'avenir de l'IA, et de la robotique en particulier, appartient aux systèmes capables de formaliser, de tester et de corriger le code source de la réalité. Les géants de la tech peuvent continuer d'entasser aveuglément des milliards de paramètres dans le vide. Un algorithme de raisonnement bien pensé, tournant modestement sur quelques cartes graphiques, vient de leur rappeler la règle de base : face au réel, il faut calculer, pas deviner.
Sources
- Papier arXiv : Code as Worlds: Agentic Discovery of Executable World Representations for Physical Reasoning
- Code source officiel sur le GitHub du MirroS Lab
- Blog technique du MirroS Lab : Representing the Physical World
✦ Idée d'illustration : Un cerveau mécanique aux arêtes vives, de style néobrutaliste, projetant un code Python holographique pour calculer la gravité terrestre, tandis qu'il écrase sans pitié un amoncellement d'écrans affichant des vidéos pixelisées et floues. Ambiance sombre, cyberpunk avec des néons verts perçants.







