Apple efface son « never » : vos conversations Siri vont pouvoir entraîner ses modèles

Apple efface son « never » : vos conversations Siri vont pouvoir entraîner ses modèles

Dix ans de marketing sur la vie privée tenaient en une phrase. Apple vient de la réécrire en douce, le 9 septembre, sans communiqué de presse. Avec iOS 27, vos échanges avec Siri, audio brut compris, pourront servir à entraîner les modèles maison. À condition de cocher la bonne case. Lisez l'écran avant de cliquer.

La phrase qui disparaît

Tout le pitch IA d'Apple reposait sur un mot : never. Jamais. La page « Responsible AI » de l'entreprise portait une phrase courte, catégorique, la seule promesse inconditionnelle de tout l'édifice :

« We do not use our users' private personal data or user interactions when training our foundation models. »

La version archivée du 29 août 2026 le prouve encore. Puis, le 9 septembre, la page a changé. La nouvelle phrase porte un petit membre de phrase, glissé en fin, qui change tout :

« ... never used to train our foundation models unless you explicitly choose to help improve them. »

Le « jamais » a perdu son absolu. C'est heise online qui a documenté le basculement, le 12 septembre, après que des développeurs munis du release candidate d'iOS 27 ont décrit le nouvel écran de consentement. Le mot anglais pour qualifier ce genre de manœuvre, c'est backflip. Salto arrière.

Et le pire n'est pas dans la phrase. Il est dans la contradiction. Le site VPN Lab a fait le travail de fourmi : comparer les deux versions mot pour mot. Résultat, la même page Apple porte encore l'ancienne formule dans sa section « Training Data », tandis que la section « Responsible AI » affiche la nouvelle. La première décrit la règle passée, la seconde la règle à venir. Apple n'a pas pris la peine d'aligner les deux.

L'écran qui ne veut pas entendre « non »

Voilà ce qui attend tout utilisateur d'iPhone qui activera Siri AI dans iOS 27, dont la sortie publique est fixée au 14 septembre. Un écran de consentement, qui demande « d'aider à améliorer Siri ». Le bouton d'acceptation est proéminent. Le « Not Now » est rendu en gris pâle, en dessous, presque une note de bas de page.

L'écran ne se ferme pas sans choisir. « Not Now » vaut refus, mais la formulation laisse entendre qu'on reviendra à la charge. Et ce qu'on accepte, précisément, donne froid dans le dos. Selon la notice de confidentialité embarquée dans le build, Apple peut conserver « l'intégralité de vos interactions avec Siri et Dictée, y compris les données audio et les transcriptions de vos requêtes Siri écrites et vocales, ainsi que les réponses de Siri ».

L'audio brut. Vos intonations, vos hésitations, vos colères contre le GPS. Une partie peut être « examinée par du personnel de revue ». Comprenez : des employés qui écoutent. Qui ils sont, combien de temps on garde les enregistrements, ce que recouvrent les « mesures » censées protéger les données : rien n'est précisé. Et surtout, le texte d'Apple ne prévoit aucun mécanisme de suppression. Le toggle dans Réglages arrête la collecte future, il ne récupère pas ce qui est déjà parti.

Sur Hacker News, le fil consacré au diff de la phrase tourne autour d'une question simple : est-ce vraiment de l'opt-in ? Le mot « explicitly choose » plaide pour. Le design, lui, plaide pour l'opt-out déguisé. Un consentement « libre, spécifique, éclairé et univoque » au sens du RGPD, ce n'est pas un bouton gris sous un bouton bleu.

2019, le précédent

Apple a déjà essayé. En 2019, des sous-traitants ont raconté avoir noté des enregistrements Siri contenant des conversations médicales, des négociations, des propos intimes. Les règles de protection étaient, disons, laxistes. Le scandale a forcé Apple à suspendre le programme, à présenter des excuses, puis à réintroduire la revue humaine en opt-in.

On croyait la leçon retenue. En juin 2024, à l'annonce d'Apple Intelligence, la promesse était gravée dans le marbre : « We never use our users' private personal data or user interactions when training our foundation models. » Onze ans plus tard, « never » est devenu « unless ». La leçon n'a pas tenu.

Google et NVIDIA entrent dans la boucle

Le changement de politique n'est pas tombé du ciel. Il accompagne la troisième génération de modèles Apple, AFM 3, annoncée le 8 juin. Cinq modèles, « conçus en collaboration avec Google ». Le plus puissant, AFM 3 Cloud Pro, est même étendu à des GPU NVIDIA dans Google Cloud.

C'est là que le récit se grippe. Private Cloud Compute, la fameuse promesse Apple, garantit que les requêtes « ne sont ni stockées, ni accessibles à quiconque, y compris Apple ». Sauf que le programme d'entraînement qui conserve audio et transcriptions se situe à côté de cette architecture, pas dedans. Comme le résume VPN Lab : le même assistant, la même voix, un chemin qui oublie et un chemin qui se souvient, séparés par un tap pendant la configuration.

Bref, l'utilisateur ne peut plus distinguer ce qui reste privé de ce qui part en apprentissage. La frontière qu'Apple vendait comme infranchissable est devenue une option de réglage.

La mécanique embarquée mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle est brillante et inquiétante à la fois. Le modèle local le plus costaud, AFM 3 Core Advanced, est un sparse de 20 milliards de paramètres dont seuls 1 à 4 milliards s'activent par requête. Au lieu de tout charger en RAM, le modèle vit en mémoire flash et choisit ses experts à la volée, par prompt, grâce à une technique baptisée « Instruction-Following Pruning ». Apple parle d'« élasticité à l'inférence ». Traduction : vos questions à Siri sont acheminées vers un réseau de petits experts spécialisés, certains toujours réveillés, d'autres chargés à la demande. C'est élégant. Et ça rappelle que la même maison, le même mois, a rendu la frontière entre le local et le cloud plus floue que jamais.

La montre qui écoute

Deuxième volet, la montre. Avec watchOS 27, l'Apple Watch Series 12 et l'Ultra 4 embarquent « Audio Intelligence » : détection de sons, reconnaissance musicale, et deux fonctions qui font parler. Live Rewind rappelle les 15 dernières secondes de parole sous forme de texte, sur double-pression de la couronne. Siri Recap « prend des notes ambiantes » sur vos conversations et les résume, avec auto-suppression après 7 jours.

Apple jure que tout est en opt-in, programmable par heure et par lieu. TechCrunch n'y croit qu'à moitié : ces fonctions « normalisent l'idée que la technologie écoute en permanence ». The Register ironise : la montre peut « capturer des bribes de conversation sans le consentement des deux interlocuteurs ». L'angle est sensible : la voix au poignet de quelqu'un d'autre, ce n'est pas vous qui avez signé.

Verdict

Il faut être juste. Ce n'est pas un scandale du type « Apple collecte vos données en cachette ». C'est un opt-in explicite, là où Google, OpenAI et Meta entraînent sur vos conversations par défaut depuis des années. Ce qui a changé, c'est la disparition d'un « never » absolu, le seul engagement inconditionnel du pitch Apple, remplacé par une case à cocher sur un écran conçu pour être accepté.

C'est peut-être ça, le vrai sujet. Apple n'est pas devenu le méchant. Apple a découvert que la promesse absolue coûtait trop cher à tenir face à la concurrence, et l'a troquée contre une nuance. Le problème, c'est que la nuance se joue à l'insu du lecteur pressé, sur un écran qu'on ferme d'un geste, en français seulement à partir d'octobre. Les utilisateurs francophones ont donc une fenêtre : Siri AI n'arrive chez nous qu'avec le français, dans quelques semaines. Le temps de lire la notice avant de cocher. C'est rare, ce luxe-là.

Quand la phrase la plus citée de votre marketing disparaît, il ne reste qu'une question : à qui appartenait-elle, au juste ? À vos utilisateurs, ou à votre image ?

Sources

Idée d'illustration : un gros bouton d'acceptation bleu éclatant, style interface iOS, dominant l'image, avec un tout petit « Not Now » gris effacé en bas à droite. En arrière-plan, un microphone vintage posé sur une table en bois, relié par un câble qui se transforme en nuage de données. Palette froide (bleu Apple, gris, blanc), lumière de studio, rendu 3D propre et minimaliste façon keynote. Ambiance légèrement inquiétante, contraste fort entre le bouton géant et le refus minuscule.