Le 31 août, Anthropic a signé 35 milliards de dollars de cloud chez Lambda, un fournisseur gavé aux dollars de Nvidia. Le détail qui fâche : c'est Nvidia elle-même qui détient le bail du datacenter texan. Troisième mégacontrat d'Anthropic en un mois. Le vendeur de puces est devenu propriétaire de la mine. Et tout le monde fait semblant de ne pas voir.
Le deal qui se lit comme un roman
Récapitulons. Le 31 août 2026, Reuters révèle qu'Anthropic, la maison derrière Claude, signe un contrat cloud de 35 milliards de dollars sur six ans avec Lambda. Soit 5,8 milliards par an. Le premier à sortir l'info, c'est le Wall Street Journal, qui précise un point que personne n'a envie de mettre en avant : le datacenter, un campus d'environ 350 mégawatts dans le comté de Nueces, au Texas, a pour bailleur Nvidia.
Pas un client de Nvidia. Nvidia elle-même.
Le montage est inédit. Un ancien mineur de bitcoins, Hut 8, construit le campus. Nvidia détient le bail. Lambda installe les serveurs et revend le cloud à Anthropic. Trois étages, une seule facture, et à chaque étage la même entreprise qui encaisse. Winzheng résume la chose d'une formule : Nvidia est à la fois fournisseur de puces, bailleur et facilitateur du deal.
Le chiffre mérite qu'on s'y arrête. 35 milliards, c'est le prix d'une capacité qui n'existe pas encore. Le site est en développement. Le campus Beacon Point vise 700 mégawatts à terme, un gigawatt au total. Ce contrat porte sur la moitié. Le calendrier des autres deals donne le ton : la capacité Nscale, en Virginie-Occidentale, n'arrive qu'à la fin 2027.
Pour donner une idée de l'échelle : 350 mégawatts, c'est la consommation d'une ville moyenne américaine, convertie en racks de GPU. Le tout dédié à une seule tâche : faire tourner Claude quand vous et des millions d'autres lui posez une question à 3 heures du matin. Et il y a un détail que tout le monde tait. Ni Anthropic, ni Nvidia, ni Hut 8, ni Lambda n'ont commenté. Le WSJ et Reuters travaillent sur sources anonymes. Le bail Nvidia, personne ne l'a confirmé officiellement.
Un montage à trois étages
Regardons qui fait quoi, parce que c'est là que ça devient savoureux.
Hut 8 est une reconversion réussie. La boîte minait du bitcoin, elle développe désormais des datacenters IA. En juillet 2026, elle a signé un bail de quinze ans, valeur de base 19,6 milliards de dollars, avec un « client investment-grade » dont l'identité n'a pas été révélée. Le Financial Times a mis un nom dessus : Nvidia. Une extension a suivi, 9,8 milliards de plus, portant le locataire à 704 mégawatts. Le titre Hut 8 a bondi de 10 % à l'annonce, selon 24/7 Wall St.
Donc : Nvidia loue à Hut 8 un datacenter qu'elle ne construit pas. Elle y fait installer par Lambda des puces qu'elle fabrique. Elle finance en partie le client final qui les consomme. Anthropic, au bout de la chaîne, a reconnu dès avril avoir du mal à satisfaire la demande et dégrader son service aux heures de pointe. Quand on a faim, on signe ce qu'on vous tend. Le Figaro le note sans détour : l'entreprise a avoué la pénurie.
Lambda, au passage, est un cas d'école. La boîte a démarré en 2012 comme vendeur de stations de travail GPU. Elle a pivoté vers le cloud. En 2025, environ 760 millions de dollars de revenus annualisés, en hausse de 79 %, selon Sacra. Une valorisation secondaire de 11,46 milliards en février 2026, selon PM Insights. Une série E-3 de 1,5 milliard levée en novembre 2025. Et une IPO visée au second semestre 2026. Ce contrat de 35 milliards, c'est à la fois son jackpot et son argument de vente pour la Bourse.
Le vendeur de pioches est devenu propriétaire de la mine
C'est ici que le tableau se corse. Nvidia n'est plus seulement le fabricant de GPU. Elle est devenue le point de passage obligé de toute la finance de l'IA.
Les faits, un par un. Le 10 août, Nvidia s'allie à six grands financiers nord-américains pour réunir à terme plus de 500 milliards de dollars destinés à financer les achats de ses propres clients. Une semaine plus tard, elle apporte une garantie pouvant atteindre 105 milliards sur le financement du mégacentre d'OpenAI dans l'Ohio. Elle détient des participations dans Lambda, Nscale et CoreWeave. Et en novembre 2025, elle a investi jusqu'à 10 milliards de dollars dans Anthropic elle-même, comme le rappelle Le Figaro.
Suivez la boucle. Nvidia fabrique les puces, finance les clients qui les achètent, détient des parts chez les fournisseurs cloud qui les louent, et investit chez les consommateurs finaux. Le tout alimenté, en partie, par les revenus de ses propres puces. C'est moins un écosystème qu'une boucle de rétroaction.
Le même Figaro pose la question que tout le monde murmure : cette imbrication fournisseur-client alimente les craintes de bulle et les accusations de pratiques anticoncurrentielles. Difficile de voir comment il pourrait en être autrement.
L'inquiétude n'est pas que théorique. CoreWeave, premier néocloud coté, subit déjà la pression des hyperscalers qui se mettent à louer du GPU. Meta envisage de revendre son excédent de calcul, rapporte TheStreet. Quand le vendeur de pioches ouvre aussi des mines, les autres creuseurs n'ont plus qu'à suivre son tempo.
Acheter chez son rival, c'est le financer
Pourquoi Anthropic n'achète-t-elle pas son calcul chez Google, Microsoft ou Amazon, les trois rois du cloud ? Réponse simple : ce sont ses concurrents. Google a Gemini. Microsoft a Copilot. Amazon a Bedrock et mise déjà sur Claude. Signer un chèque chez l'un d'eux, c'est financer celui qui vous attaque sur le front des modèles.
D'où la montée des « néoclouds ». Lambda, CoreWeave, Nscale, FluidStack, Volta. Des loueurs de GPU purs, sans modèle concurrent dans les cartons. C'est le choix par défaut de toute boîte d'IA qui refuse d'engraisser son rival. Et ça explique la série de mégacontrats d'Anthropic en un mois.
Les engagements publiés, dans l'ordre :
Fournisseur | Montant | Détails |
Nscale | 45 Md$ | annoncé le 26 août, Virginie-Occidentale, puces Vera Rubin, en ligne fin 2027 |
FluidStack | ~50 Md$ | capacité GPU aux États-Unis |
xAI / SpaceX | ~45 Md$ | accord de mai, environ 1,25 Md$ par mois |
Lambda | 35 Md$ | datacenter texan Hut 8, bail Nvidia, six ans |
Volta | 10 Md$ | 133 MW en Norvège |
Le décompte de l'AFP est sans appel : les seuls contrats publiés dépassent 130 milliards de dollars. Certaines analyses montent à plus de 150 milliards en intégrant Google/Broadcom et AWS. Tout ça avant même que la boîte soit cotée.
130 milliards avant même d'être cotée
Arrêtons-nous sur ce chiffre, parce qu'il est monstrueux.
Anthropic affiche environ 30 milliards de dollars de revenus annualisés, un niveau atteint en avril 2026, quand elle a dépassé OpenAI pour la première fois. La trajectoire donne le vertige : 1 milliard en décembre 2024, 9 milliards fin 2025, 30 milliards seize mois plus tard. Danilchenko a documenté la courbe, mois par mois.
Et elle engage plus de 130 milliards de capacité de calcul. Soit quatre à cinq fois ses revenus annuels. Pour une boîte non cotée, le ratio est sans précédent. On a vu des start-ups lever 500 millions pour un chiffre d'affaires de 50. On n'avait jamais vu une boîte engager 130 milliards avec 30 de revenus.
Les analystes s'étranglent, et on les comprend. Le raisonnement tient en une phrase : pour payer 5,8 milliards par an chez Lambda seul, il faut que la croissance continue au rythme actuel pendant des années. Or la comptabilité elle-même est contestée. Semafor a rapporté en avril qu'OpenAI compte ses revenus en net, Anthropic en brut. L'écart réel serait plus étroit que ne le laissent croire les gros titres.
Le moteur de la demande, c'est Claude Code, l'outil de codage. Reuters le cite explicitement. Environ 2,5 milliards de dollars annualisés en mai 2026. Un milliard en six mois. Si la bulle du code assisté par IA se dégonfle, c'est toute la pyramide de capacité qui se retrouve à payer des datacenters vides. Nvidia, elle, aura déjà encaissé à chaque étage.
Le pari est donc entier. Si Claude Code continue sur cette pente, les datacenters se remplissent et le calcul se justifie. Si la croissance ralentit, le ratio quatre à cinq fois devient une pierre autour du cou de l'IPO. Valorisation visée : 1 000 milliards, certaines discussions évoquant jusqu'à 2 000. À ce prix-là, les investisseurs achètent la courbe de croissance, pas les datacenters. Et la courbe, personne ne la garantit. Huit entreprises du Fortune 10 sont clientes, mille autres dépensent plus d'un million par an. C'est solide. Mais c'est aussi exactement le genre de chiffre qu'on exhibe juste avant une introduction en Bourse.
Verdict
Ce deal est moins une histoire de cloud qu'une histoire de pouvoir. Nvidia a cessé d'être un fournisseur. Elle tient le bail, elle tient la finance, elle tient les participations. Le reste de l'écosystème, d'Anthropic à Lambda en passant par Hut 8, danse sur une musique qu'elle compose.
Est-ce une bulle ? Peut-être. Mais les bulles ont une particularité : les vendeurs de pioches s'en sortent toujours. Et Nvidia vend la pioche, la mine, et le droit de creuser.
Sources
- Reuters — Anthropic signs $35 billion cloud deal with Nvidia-backed Lambda
- Bloomberg — Anthropic Seals $35 Billion Cloud Deal With Nvidia-Backed Lambda
- Le Figaro — Anthropic signe un contrat à 35 milliards de dollars avec Nvidia
- Winzheng — Anthropic-Lambda $35B compute deal, Nvidia, Hut 8, Texas
- TechCrunch — Anthropic continues compute-gobbling streak in $45B deal with Nscale
- Danilchenko — Anthropic surpasses OpenAI revenue
- Sacra — Lambda Labs
- PM Insights — Lambda Labs secondary shares climb 12%
- 24/7 Wall St — Hut 8 jumps 10% on $9.8B AI data center lease
- Forbes — Anthropic Books $35 Billion To Nvidia-Backed Lambda
✦ Idée d'illustration
Photographie satirique style néobrutaliste : un vendeur de pioches en costume-cravate Nvidia vert, debout devant l'entrée d'une mine d'or, tenant dans une main une pioche et dans l'autre un rouleau de bail immobilier géant. Au second plan, des racks de serveurs sortent de terre comme des puits de mine. Palette verte et noir, éclairage dur, grain éditorial. Aucun texte.







