Le 20 octobre 2026, le Federal Register publie une ordonnance signée trois mois plus tôt. Le DHS somme toutes les agences civiles fédérales de retirer DeepSeek de leurs systèmes et de cesser de l'acheter. Jusque-là, rien de spectaculaire. Sauf une phrase, qui transforme chaque fournisseur d'IA en attestataire de provenance : les produits tiers « développés à l'aide d'implémentations DeepSeek » doivent aussi disparaître. Personne ne sait ce que ça veut dire. Tout le monde va devoir faire comme si.
Deux obligations, une phrase piégée
Le document tient en six pages, dont trois d'ordonnance scannée. La notice du Federal Register est limpide. Elle impose deux choses.
D'abord, l'exclusion des achats. Les produits et services de Hangzhou DeepSeek Artificial Intelligence, « y compris les entités affiliées », sortent des marchés publics fédéraux civils, avec effet immédiat. Pas de liste noire à tenir à jour : une interdiction générale, que chaque service achats doit traduire dans ses propres outils.
Ensuite, le retrait. Tous les produits DeepSeek, « ainsi que les produits et services tiers développés à l'aide d'implémentations DeepSeek », doivent disparaître des systèmes d'information des agences civiles.
C'est cette seconde clause qui fait débat. Le texte ne dit ni ce que signifie « développés à l'aide de », ni comment une agence est censée repérer un modèle DeepSeek planqué dans une chaîne de sous-traitance.
Le périmètre est borné, et il faut le dire pour ne pas raconter n'importe quoi. L'ordonnance ne vise pas les systèmes de sécurité nationale ni les systèmes compartimentés, qui relèvent du Pentagone. Elle ne crée aucune interdiction générale de DeepSeek aux États-Unis. Un particulier, une université, un État, une entreprise privée peuvent continuer. Ce qui est banni, c'est la dépense publique fédérale civile, et les systèmes qui la portent.
Il existe un mécanisme de dérogation, daté : une agence qui ne peut pas se conformer écrit dans les 60 jours, justification « impérieuse » à l'appui. La CISA instruit. Le secrétaire à la Sécurité intérieure réexamine l'ordre dans l'année, puis chaque année.
Un détail de procédure sent le soufre, ou au moins le retard volontaire. L'ordonnance est signée le 24 juillet 2026. Elle n'est rendue publique que le 19 octobre. Trois mois de silence. Le document n'explique pas pourquoi, et aucune source ne le fait. Écrivez ça comme une question ouverte, pas comme un fait.
« Développé à l'aide de » : le trou dans la raquette
DeepSeek publie ses modèles en poids ouverts. Ces poids se retrouvent donc, légalement et gratuitement, dans des produits vendus par des entreprises américaines : serveurs d'inférence, plateformes d'agents, greffons de codage, routeurs d'API. L'ordonnance exige le retrait des produits « développés à l'aide d'implémentations DeepSeek », sans définir la formule.
Quatre lectures coexistent, et aucune n'est tranchée.
La lecture stricte : tout produit qui appelle l'API DeepSeek en continu doit sauter. Simple à appliquer, et c'est probablement ce que le DHS vise.
La lecture large, celle que redoute la chercheuse en sécurité Katie Moussouris, citée par The Register : l'interdiction pourrait couvrir « tout modèle dérivé de DeepSeek et, plus important, tout logiciel dont les développeurs ont utilisé DeepSeek pour écrire ou tester du code ». Or une nomenclature logicielle n'enregistre pas les outils qu'un développeur a utilisés. Chaque fournisseur devrait attester que rien de ce sur quoi il s'appuie n'a jamais touché à DeepSeek. Sans moyen pratique de le vérifier.
La lecture des passerelles : The Register soulève le cas d'OpenRouter et de la passerelle IA de Vercel, qui routent une requête vers le fournisseur le mieux-disant. Une agence peut consommer du DeepSeek sans l'avoir choisi, parce qu'un routeur a décidé que c'était le meilleur rapport qualité-prix à cet instant.
La lecture de l'auto-hébergement : que faire d'un modèle DeepSeek téléchargé et servi sur des serveurs américains ? Moussouris tranche : « un hébergement américain évite la plupart de ces risques ». L'ordonnance, elle, ne dit qu'une chose du modèle : il pourrait contenir des malwares. Ce qui est vrai de tout logiciel.
Le résultat concret, c'est que la charge de la preuve bascule vers les éditeurs. Un fournisseur qui vend de l'IA à une agence fédérale doit désormais connaître la provenance de chaque modèle de sa pile, documenter ses routeurs, et signer des clauses d'attestation. Les cabinets de conseil l'ont compris dans la minute : AIGovernance publie une liste de contrôles, dont un audit de tous les produits IA et services tiers, et une mise à jour des questionnaires de due diligence pour exiger la provenance du modèle.
Des serveurs en Chine, zéro incident documenté
Les motifs tiennent en quatre arguments. Les serveurs sont en Chine, et le droit chinois donne aux fonctions cyber et de renseignement des pouvoirs étendus sur l'infrastructure privée. Le processus d'inscription collecterait des données personnelles. Croisées avec des données publiques, ces informations « pourraient produire du renseignement exploitable ». Enfin, les modèles « pourraient contenir des malwares », et le DHS cite un audit NowSecure de février 2025 qui relevait des failles dans l'application iPhone de DeepSeek.
Le quatrième point est le plus faible techniquement. Comme le note The Register, ce sont des défauts de sécurité mobile banals, qu'on retrouve dans des tas d'applis intégrant des kits publicitaires tiers. Ils ne disent rien du risque qui inquiète vraiment : la captation des requêtes et des réponses, l'ingestion de secrets par des agents.
Et surtout : l'ordonnance ne documente aucun cas de donnée gouvernementale américaine effectivement transmise à DeepSeek. Aucun incident. Elle documente un risque structurel, fondé sur la juridiction, pas sur la preuve. C'est défendable en droit. C'est plus fragile en démonstration publique.
Petite précision pour les puristes : l'AFP, reprise par Noovo Info, écrit que « le ministère ne motive pas sa décision ». C'est inexact au pied de la lettre : la notice contient bien un résumé des risques. Mais l'agence pointe du doigt la bonne chose, à savoir la minceur de la démonstration.
Trois ans de fermeture progressive
L'ordre n'arrive pas dans un vide. Depuis janvier 2025, l'appareil fédéral ferme la porte, brique par brique. La DISA bloque DeepSeek sur les réseaux du Pentagone après la sortie de R1. La Marine, la NASA, la Chambre des représentants suivent. Le Texas bannit l'appli sur les téléphones de fonction fin janvier 2025, puis New York, la Virginie, le Tennessee.
À l'étranger, l'Italie bloque l'application début 2025, l'Allemagne demande en juin 2025 à Apple et Google de la retirer de leurs boutiques, l'Australie, Taïwan et la Corée du Sud l'interdisent sur les appareils gouvernementaux. La France, elle, n'a rien interdit : la CNIL interroge, le débat reste sur le terrain du RGPD et de l'AI Act.
Ce qui change avec l'ordonnance du DHS, c'est le passage d'une logique d'appareil à une logique de chaîne d'approvisionnement. Interdire l'application sur un téléphone de fonction, c'est une chose. Interdire la dépense et le système, quel que soit le chemin, c'en est une autre. C'est aussi le premier usage de la FASCSA, cette loi de 2018 conçue pour les équipements télécoms, contre un modèle d'IA. Un précédent : un poids de modèle devient un composant de chaîne d'approvisionnement, au même titre qu'un routeur.
Le cadre se durcit des deux côtés. Selon AIGovernance, la FCC doit voter le 29 octobre sur l'interdiction faite aux labos chinois de faire tester leurs appareils vendus aux États-Unis. Et DeepSeek entraîne son prochain modèle sur des puces chinoises, selon MadRobot.
Le vrai prix de la souveraineté
Parlons fric. Les modèles chinois à poids ouverts sont l'option bon marché du marché. DeepSeek V4.1-Flash, dont le snapshot 1017 est sorti le 17 octobre, se facture autour de 0,15 dollar le million de tokens en entrée et 0,60 en sortie sur OpenRouter, pour un contexte d'un million de tokens. Les modèles frontière américains se situent plusieurs fois au-dessus.
Pour une agence qui fait tourner des agents sur des millions de documents, l'écart n'est pas cosmétique. C'est une ligne budgétaire.
The Register formule l'argument politique sans détour : le timing de l'annonce pourrait arranger les affaires des labos américains, Anthropic en tête, qui visent une introduction en Bourse. Les agences qui ne peuvent plus déployer les modèles ouverts chinois, et les contribuables qui les financent, paieront les prix fixés par les éditeurs américains favorisés.
Sur Hacker News, la question revient en boucle : si les poids sont ouverts et auto-hébergeables, où est le risque ? Les réponses sont instructives. Les poids ouverts ne se lisent pas comme du code source : on ne peut pas inférer le comportement d'un modèle en l'inspectant, et un adversaire peut post-entraîner une porte dérobée. Le débat ne porte pas sur la lecture des poids, mais sur la confiance dans un artefact non inspectable produit par un adversaire.
En face, les partisans de l'ordre ont un argument simple : le droit chinois. « C'est la version chinoise du CLOUD Act », résume un commentateur. D'autres répondent que les États-Unis ont la même loi. Le fil ne tranche pas. Et c'est précisément ce qui en fait un bon sujet : une mesure de sécurité nationale qui est aussi, objectivement, une mesure de politique industrielle.
Verdict
Il faut le dire clairement : ce n'est pas un bannissement de DeepSeek. C'est le retrait d'un fournisseur chinois de la dépense publique fédérale civile, fondé sur une loi de 2018 et un risque structurel, pas sur un incident.
Le geste est défendable. Les serveurs sont en Chine, le droit chinois est ce qu'il est, et un État a le droit de ne pas confier ses données à une juridiction étrangère. Personne de sérieux ne conteste ça.
Ce qui est contestable, c'est la clause « développé à l'aide de ». Elle est soit imprécise, soit délibérément large. Dans les deux cas, elle fait porter à des fournisseurs qui n'ont jamais parlé au client final le fardeau de prouver une provenance qu'aucun outil ne trace. C'est de la régulation par attestation, et l'attestation, on sait ce qu'elle vaut.
Retenez une chose. Le DHS vient de considérer qu'un modèle d'IA est un composant de chaîne d'approvisionnement, avec les mêmes exigences qu'un firmware. Ce qu'il fait à DeepSeek aujourd'hui, il pourra le faire à n'importe quel modèle demain. Et si vous êtes fournisseur d'IA, la question n'est plus de savoir si votre modèle est bon. Elle est de savoir si vous pouvez prouver d'où il vient.
Sources
- Federal Register — ordonnance « Exclusion and Removal Order #2026-01 »
- MadRobot — analyse de l'ordonnance DHS
- The Register — DeepSeek retiré des agences civiles fédérales
- AIGovernance — guide de conformité pour les fournisseurs
- Noovo Info (AFP) — le gouvernement américain interdit DeepSeek en interne
- Hacker News — fil sur l'ordonnance
- OpenRouter — tarifs du snapshot deepseek-v4.1-flash-1017
Auteur
Krugz
Développeur fullstack
Développeur fullstack qui tente, tant bien que mal, de suivre l'actualité de l'IA au milieu d'une marée d'informations imbuvables et des milliers d'outils et de modèles qui sortent chaque jour.







